Le master 213 a eu l’immense honneur de rencontrer Maître Bernard Monassier, fondateur du réseau notarial portant son nom.

Maître Monassier a accepté de répondre à nos questions et a transmis aux étudiants sa vision pratique de la profession notariale ainsi que les atouts nécessaires à l’exercice de celle-ci.

Quel est le plus grand changement dans la pratique notariale que vous avez pu observer au cours de votre carrière et au contraire ce qui n’a pas changé dans le monde du notariat ?

C’est une très bonne question à laquelle il est difficile de répondre. Juridiquement, les fondamentaux de la profession sont restés les mêmes.La loi Ventôse de l’an XI a été modifiée en 1945 et par des textes subséquents mais n’a pas changé fondamentalement nos statuts. Néanmoins la profession a changé pour des raisons positives et négatives.

Ce qui a changé c’est d’abord le fait que le notaire a été écrasé par une « incontinence » législative et réglementaire et par un droit de la consommation qui l’ont obligé à faire des actes de plus en plus lourds, complexes et incompréhensibles pour la quasi-totalité de nos concitoyens. Pour rédiger ces actes on a eu recours à des outils informatiques, on s’est focalisé sur le fait de produire un acte qui intègre toute cette logorrhée législative et réglementaire et on a oublié la raison pour laquelle le client venait. Quand j’étais jeune notaire, on n’était pas accaparé par des actes de 80 pages et on s’occupait davantage des êtres humains. On est noyé sous une masse de documents aujourd’hui ! C’est sûrement ce qui a le plus changé alors que les fondamentaux sont restés les mêmes.

Pensez-vous que la blockchain risque d’impacter le monde du notariat ? Quels sont les avantages et inconvénients à la mise en place d’une telle technologie ?

On ne peut pas ne pas utiliser les outils informatiques, on doit suivre l’évolution. Cependant, ce ne sont que des instruments dont on doit se servir et il ne faut pas en être prisonnier. Il ne faut pas oublier l’essentiel : on a des êtres humains en face de nous qui ont un problème à résoudre et peut être un acte à faire.

La blockchain peut être un bouleversement pour le notariat parce qu’à partir du moment où elle prospère on peut se demander quel est le rôle du notaire. Ce dernier authentifie l’accord des parties. Si la blockchain peut le faire, alors qu’est-ce qu’il nous reste ? Les clients viennent avant tout chercher un conseil et ça la machine ne le fait pas. C’est une grande différence.  Je pense qu’à terme cela va aboutir parce qu’aujourd’hui les progrès du système informatique sont impressionnants et on n’arrêtera pas l’évolution technologique.  Le notariat devra alors se poser la question de savoir quels sont les fondamentaux de la profession et comment exercer son métier avec des modalités d’exercice pratiques nouvelles.

 Dans votre Discours Songe d’une nuit d’été paru dans la revue Droit & Patrimoine en octobre 2003 vous écrivez que la clientèle recherche, en même temps, la convivialité, la connaissance personnelle de son interlocuteur, une certaine permanence au fil des années de leurs relations professionnelles.

Comment se constituer une clientèle et la fidéliser alors que les Etudes évoluent rapidement et sont de plus en plus spécialisées notamment à Paris ?

C’est une question importante et qui est différente selon qu’on se situe à Paris ou dans le reste de la France.

A Paris, pour des raisons économiques notamment, quelques Etudes ont des services spécialisés. Cela a pour inconvénient qu’on risque d’avoir des dossiers et pas des clients. Il faut dans les Etudes des généralistes qui soient capables de faire travailler des spécialistes. Quand j’étais en exercice j’essayais de faire dialoguer tous les services mais c’est très difficile car certains n’acceptent pas de dialoguer ensemble. L’inconvénient c’est que si cela ne fonctionne pas, le particulier est baladé de service en service et n’a plus de relation humaine. J’ai toujours dit à mes collaborateurs quand ils recevaient quelqu’un qu’il ne connaissait pas de regarder ce que la personne a fait à l’Etude, d’aller voir ceux qui l’ont connu pour essayer d’établir une relation de confiance mais ce n’est pas si simple.

En province, les notaires ont su garder la relation avec le client. Cependant, les grandes Etudes parisiennes ont de plus en plus des antennes en province. Cela permet aux notaires de province de faire appel à des spécialistes sur des points particuliers tout en conservant leur identité.

Depuis novembre 2018, une étude notariale et un cabinet d’avocats d’affaires travaillent dans les mêmes locaux à Lyon. Qu’en pensez-vous ? Est-ce que c’est selon-vous une tendance d’avenir ?

 Je pense qu’on ne peut s’allier avec un cabinet d’avocat que si on détient le pouvoir. Le notaire ne doit pas seulement être le simple rédacteur d’actes !

Face à l’avocat, le notaire a plusieurs atouts. Tout d’abord, il doit savoir rédiger, c’est un métier, tout comme plaider est le métier de l’avocat. Ensuite, à la grande différence des notaires, les avocats ont souvent des dossiers et pas de clients. S’il a des clients et non des dossiers, il a une mémoire. Je suis restée cinquante ans dans mon Etude, j’ai fait la succession des grands-parents, les contrats de mariages des petits-enfants…. On peut savoir tout ce que la famille a fait et c’est formidable. Le troisième atout considérable du notaire est qu’il noue des relations humaines à l’occasion des événements essentiels de la vie d’un homme et d’une femme : le mariage, l’héritage des parents, l’achat du premier appartement.

Le notaire a cependant des handicaps importants. Il est de façon viscérale contre le procès et pour l’arrangement. Parfois, il faut aller au conflit et le notaire n’aime pas cela mais l’avocat sait le faire. Ensuite, si on veut être un bon notaire il faut avoir un bon esprit d’analyse : il faut savoir analyser les mots, les textes, se poser les questions. Si on veut être un bon avocat il faut avoir un bon esprit de synthèse. Le professionnel ne doit pas se noyer dans l’analyse car bien souvent le client souhaite avoir une réponse claire et synthétique !

La Loi Macron constitue-t-elle un renouveau de la profession et quels conseils donneriez-vous à un notaire « Macron » ?

La profession a commis l’ erreur de s’opposer pendant longtemps à l’ouverture de la profession. La méthode utilisée, le tirage au sort, est très critiquable. Ceci étant tout dépend du lieu où ils sont installés. Si c’est à Paris, ils n’ont pas beaucoup de soucis à se faire. La nature a horreur du vide et il y a des besoins donc ils réussiront leur vie professionnelle s’ils sont travailleurs et ne font pas trop de bêtises.

En province, c’est plus difficile car les  nouveaux notaires ont plutôt des dossiers et pas de clients et là ils ont du souci à se faire car ils auront du mal à percer. Le rôle du notaire sera alors d’avoir des clients et de jouer le rôle de l’empathie mais cela risque d’être difficile et long. Les clients ne changent pas facilement de notaire !

La deuxième solution c’est de devenir une antenne d’un réseau national. Je pense que ceux qui s’installent peuvent avoir intérêt à essayer de se rapprocher des grandes Etudes parisiennes. J’avais conseillé qu’on oblige certaines Etudes parisiennes à prendre des participations en Province. C’est un moyen d’implanter des Etudes en Province avec l’appui logistique, matériel, financier, intellectuel des grandes structures mais cela n’a pas été retenu.

 De plus en plus de jeunes créent des start up et font fortune. Les banques privées proposent des services particuliers pour ces personnes. Avez-vous vu ce type de clientèle apparaitre et est-ce qu’elle se traite différemment dans les offices ?

On a toujours la clientèle de son âge. Pour ces personnes je suis un dinosaure ! Le phénomène existe, des gens créent des choses qui valent beaucoup d’argent et c’est une clientèle en devenir considérable mais ce n’est pas la mienne. Ceci étant c’est une clientèle qui intéresse tout le monde et notamment les banques. Ces dernières essayent de créer des services mais les banques ont un problème majeur qui est un problème conjoncturel et structurel. Conjoncturel car elles ont dû mal à gagner leur vie compte tenu de la baisse des taux d’intérêts. Structurel car la réforme législative et réglementaire fait que les banques ne peuvent pas facturer aux clients les conseils juridiques qu’ils donnent parce qu’ils n’ont pas le droit.

Les banques essayent d’attirer cette génération mais il n’est pas certain que ce soit elles qui gagnent ce type de clientèle. Je pense que cela va plutôt profiter à des structures indépendantes qui seront en liaison sociologique et psychologique avec eux. Cette nouvelle génération va rechercher des interlocuteurs qui ont un peu la même formation qu’eux.

De nombreux médias ont relatés le fait que vous vous occupiez de la succession de Monsieur Dassault. Quels conseils donneriez-vous pour régler ce type de succession qui est très médiatisée notamment du fait de l’importance des chiffres ? Quelle est la part de la technique et de la psychologie ?

Je m’occupe de la Famille Dassault depuis plus de 30 ans et je me suis en effet occupé de la succession de Monsieur Serge Dassault qui est décédé en 2018.

Au départ il y a un problème technique compliqué qui intéresse la France : des milliers d’emplois sont concernés ainsi que la défense nationale.

Au-delà des aspects techniques, il s’est installé entre Serge Dassault et moi une relation humaine. Serge Dassault me téléphonait tous les jours, samedi et dimanche compris. Le week-end qui a suivi son décès mon épouse m’a dit « le téléphone n’a pas sonné aujourd’hui ».

Quand on règle une succession on a tendance à être bloqué par un immense formalisme et si on ne domine pas ce formalisme on perd le côté essentiel de l’empathie. Il est nécessaire d’avoir de la psychologie, d’écouter et d’être disponible.

S’occuper d’un tel client nécessite également une certaine culture, il faut savoir ce qu’il se passe à l’étranger. Il faut aussi mesurer que cela a un impact médiatique.

J’ai eu certaines de mes conversations téléphoniques et mes échanges de mails publiés dans les journaux. Ce n’était pas le fait de mon client bien évidement, j’étais sur écoute ! C’est très désagréable mais on le sait donc cela demande plus de de vigilance.

  Quels conseils donneriez-vous à un jeune qui se lance dans le notariat ?

Le conseil que je peux vous donner est qu’il faut se tenir au courant de l’évolution de la technique et de la jurisprudence. Par ailleurs, plus vous aurez une culture à côté de la technique, mieux ce sera. Par exemple en gestion de patrimoine il faut être capable de comprendre un bilan ou un compte de résultats pour savoir où sont les problèmes et bien faire son métier de notaire. Les professionnels qui sauront s’en sortir seront ceux qui sauront garder la relation humaine, ceux qui seront avoir de la psychologie, qui sauront écouter et être disponible.

Je pense qu’il est également important de maîtriser l’anglais. Quand j’étais jeune stagiaire on avait une lettre en anglais tous les deux ans, aujourd’hui si on ne comprend pas un mot ça risque de poser problème. Dans de plus en plus de dossiers il y a un élément d’extranéité et cela ne va que croitre. Si vous avez la possibilité, le temps et les moyens, je vous conseille de faire un stage à l’étranger. Faire un séjour dans un autre pays ouvre l’esprit et relativise les choses donc je ne peux que vous le conseiller.  Il peut aussi être bon de faire plusieurs Etudes pour voir plusieurs choses. Chaque Etude fonctionne différemment, il y a des qualités et des défauts partout.

Un dernier conseil, quand on vous dit « il faut faire comme ça parce qu’on l’a toujours fait », prenez peur ! Il faut s’interroger, allez voir les textes et vérifier pourquoi on le fait. Parfois on fait des bêtises depuis des années !

 

Propos recueillis par Alexandra Champ et Camille Barbot

Paris, le 21 mars 2019

 

Nous tenons à remercier Maître Monassier pour cet entretien et le temps qu’il nous a consacré.

 

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